art-moderneHenri Matisse – Femme à l’ombrelle au bord de la mer (1905)
pour Jeanne Charcot Si les ondines et les fées Maintenant ainsi qu’autrefois Sur une coquille de noix Naviguaient, de corail coiffées, Et si j’étais, – car nous aimons Suivre parfois d’étranges rêves, – Un des minuscules démons Rois de la mer bleue et des grèves, Je ne voudrais d’autre travail Que d’agiter cet éventail Pour faire une brise légère Qui pousserait tout doucement Le bateau vers un port charmant Et vous seriez la passagère. Poésie, Éditions Alphonse Lemerre, 1900 (posthume) Paul Arène, poète provençal et écrivain (1843-1896) source
Paul Arène : Sur un éventail (1900)
art-moderneMaurice Denis – Sur la Plage (Fillettes à Contre-Jour) (1892)
Ecoute-moi, les poètes à lauriers n'évoluent que parmi les plantes au nom peu usité: buis troènes ou acanthes. Quant à moi, j'aime les chemins qui mènent aux fossés herbeux où dans les flaques à moitié asséchées des gamins attrapent quelques anguilles éparses: les sentiers étroits qui suivent les crètes descendent entre les touffes de roseaux et mènent aux potagers, parmi les citronniers. Tant mieux si le tapage des oiseaux s'estompe engloutie par l'azur : on perçoit plus clairement le murmure des branches amies dans l'air à peine agité et la présence de ce parfum qui ne peut se détacher de la terre et inonde le cœur d'une douceur inquiète. Ici, par miracle les passions tumultueuses font taire leur guerre, ici revient même à nous pauvres notre part de richesse et c'est le parfum des citrons. Vois-tu, en ces silences où les choses s'abandonnent et semblent près de livrer leur ultime secret, on s'attend parfois à découvrir un défaut de la nature, le point mort du monde, le maillon qui rompt, le fil à démêler qui nous conduise enfin au cœur d'une vérité. Le regard scrute les alentours, l'esprit enquête accorde sépare dans le parfum qui se répand à mesure que le jour languit. Ce sont les silences où l'on entrevoit en chaque ombre humaine qui s'éloigne quelque Divinité tourmentée. Mais l'illusion s'efface et le temps nous ramène aux villes bruyantes où le bleu ne de dévoile que par bribes, là-haut, entre les toits. Puis la pluie lasse la terre ; l'ennui de l'hiver accable les maisons, la lumière se fait avare – amère l'âme. Jusqu'au jour ou d'une porte cochère mal fermée parmi les arbres d'une cour se montre à nous le jaune des citrons; et le givre du cœur se dissipe, et au fond de nos poitrines leurs chants se précipitent les trompettes d'or du soleil. Ascoltami, i poeti laureati si muovono soltanto fra le piante dai nomi poco usati: bossi ligustri o acanti. Io, per me, amo le strade che riescono agli erbosi fossi dove in pozzanghere mezzo seccate agguantano i ragazzi qualche sparuta anguilla: le viuzze che seguono i ciglioni, discendono tra i ciuffi delle canne e mettono negli orti, tra gli alberi dei limoni. Meglio se le gazzarre degli uccelli si spengono inghiottite dall'azzurro: più chiaro si ascolta il susurro dei rami amici nell'aria che quasi non si muove, e i sensi di quest'odore che non sa staccarsi da terra e piove in petto una dolcezza inquieta. Qui delle divertite passioni per miracolo tace la guerra, qui tocca anche a noi poveri la nostra parte di ricchezza ed è l'odore dei limoni. Vedi, in questi silenzi in cui le cose s'abbandonano e sembrano vicine a tradire il loro ultimo segreto, talora ci si aspetta di scoprire uno sbaglio di Natura, il punto morto del mondo, l'anello che non tiene, il filo da disbrogliare che finalmente ci metta nel mezzo di una verità. Lo sguardo fruga d'intorno, la mente indaga accorda disunisce nel profumo che dilaga quando il giorno più languisce. Sono i silenzi in cui si vede in ogni ombra umana che si allontana qualche disturbata Divinità. Ma l'illusione manca e ci riporta il tempo nelle città rumorose dove l'azzurro si mostra soltanto a pezzi, in alto, tra le cimase. La pioggia stanca la terra, di poi; s'affolta il tedio dell'inverno sulle case, la luce si fa avara – amara l'anima. Quando un giorno da un malchiuso portone tra gli alberi di una corte ci si mostrano i gialli dei limoni; e il gelo del cuore si sfa, e in petto ci scrosciano le loro canzoni le trombe d'oro della solarità Ossi de seppia (Os de seiche), 1925 Eugenio Montale (1896-1981) , poète italien, prix Nobel de Littérature (1975)
Eugenio Montale : Les Citrons (I Limoni) (1925)
art-modernePierre Bonnard : En Été (1931)
En Utopie, au contraire, où tout appartient à tous, personne ne peut manquer de rien, une fois que les greniers publics sont remplis. Car la fortune de l'État n'est jamais injustement distribuée en ce pays ; l'on n'y voit ni pauvre ni mendiant, et quoique personne n'ait rien à soi, cependant tout le monde est riche. Est‑il, en effet, de plus belle richesse que de vivre joyeux et tranquille, sans inquiétude ni souci ? Est‑il un sort plus heureux que celui de ne pas trembler pour son existence, de ne pas être fatigué des demandes et des plaintes continuelles d'une épouse, de ne pas craindre la pauvreté pour son fils, de ne pas s'inquiéter de la dot de sa fille ; mais d'être sûr et certain de l'existence et du bien‑être pour soi et pour tous les siens, femme, enfants, petits‑enfants, arrière‑petits‑enfants, jusqu'à la plus longue postérité dont un noble puisse s'enorgueillir ? […] La république utopienne garantit ces avantages à ceux qui, invalides aujourd'hui, ont travaillé autrefois, aussi bien qu'aux citoyens actifs capables de travailler encore. Je voudrais que quelqu'un ici osât comparer avec cette justice la justice des autres nations. Pour moi, que je meure, si je vois chez les autres nations la moindre trace d'équité et de justice. Est‑il juste qu'un noble, un orfèvre, un usurier, un homme qui ne produit rien, ou qui ne produit que des objets de luxe inutiles à l'état, est‑il juste que ceux‑là mènent une vie délicate et splendide au sein de l'oisiveté ou d'occupations frivoles ? tandis que le manœuvre, le charretier, l'artisan, le laboureur, vivent dans une noire misère, se procurant à peine la plus chétive nourriture. Ces derniers, cependant, sont attachés à un travail si long et si pénible, que les bêtes de somme le supporteraient à peine, si nécessaire que pas une seule société ne pourrait subsister un an sans lui. En vérité, la condition d'une bête de somme paraît mille fois préférable ; celle‑ci travaille moins longtemps, sa nourriture n'est guère plus mauvaise, elle est même plus conforme à ses goûts. Et puis l'animal ne craint pas l'avenir. Mais l'ouvrier, quelle est sa destinée ? Un travail infructueux, stérile, l'écrase présentement, et l'attente d'une vieillesse misérable le tue ; car son salaire journalier ne suffit pas à tous ses besoins du jour ; comment donc pourrait‑il augmenter sa fortune et mettre chaque jour de côté un peu de superflu pour les besoins de la vieillesse ? De la religion des Utopiens, L'Utopie, Livre II, titre 8, 1516, traduit du latin par Victor Stouvenel. Thomas More (1478-1535). Saint catholique, juriste, historien, philosophe, humaniste, théologien et homme politique anglais. Grand ami d'Érasme, érudit, philanthrope, il participe pleinement au renouveau de la pensée qui caractérise cette époque, ainsi qu'à l'humanisme, dont il est l'un des représentants anglais. Nommé « ambassadeur extraordinaire », puis « chancelier du roi » par Henri VIII, il désapprouve le divorce du roi et refuse de cautionner le schisme avec Rome : il démissionne de sa charge en 1532. Devant la persistance de son attitude, il est emprisonné, puis décapité comme « traître ». Béatifié le 29 décembre 1886 par Léon XIII, Thomas More est canonisé — saint Thomas More — le 19 mai 1935 par le pape Pie XI. (Wikipedia)
Thomas More : De la religion des Utopiens, L’Utopie (1516)
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